Paquet de six
- La noctambule

- 31 mars
- 2 min de lecture

À la maison, on avait des traditions, quand même. À l’approche de Pâques, les épiceries faisaient étalage des paquets de Hot Cross Buns, dans des emballages plastiques. Maman demandait à papa : "Dès qu’y seront sortis, là, les Cot Hross Bus, les Bos Crot Hot… en tout cas, tu sais de quoi je parle, t’en achèteras pour les enfants. » Pour les enfants!
Ils venaient en paquets de six. Pour que tout le monde ait son Rot boss Cut, il fallait deux paquets (on était neuf, au total).
Nous, les petites, nous n’arrivions pas à nous faire l'oreille aux mots que maman prononçait et, quand papa défaisait la commande, on sautait de joie et on criait : « Des Bos Cot Hot! Des Cot Bross Buns! »
Maman avait grandi dans une famille du Québec profond, venue de Saint-Étienne-de-Bolton. Ils logeaient dans Villeray, un quartier ouvrier où les logements n’étaient pas chers, mais souvent infestés de différentes vermines. Les Hot Cross Buns à l’époque devaient n’être fabriqués que par des artisans boulangers et visibles uniquement à travers les vitrines. Plus tard, l’industrie du pain a repris l’idée. C’est comme ça qu’en plus de son pain blanc, Weston s’est mis à vendre à un prix d’ouvrier des Cro Buss Rot qu’autrement, on n’aurait pas pu se procurer.
La gourmandise de maman finissait toujours par nous profiter. Elle recevait à l’occasion une boîte de chocolat qu’elle gérait avec une rigueur qui ferait l’envie de bien des ministres. C’est ainsi que les samedis ou les dimanches soirs, en écoutant la télé, maman mettait sur ses genoux sa fameuse boîte de chocolat et nous avions le droit d’aller en choisir un maximum de deux. Ensuite, elle refermait la boîte et la remettait dans une cachette que les plus grands n’arrivaient jamais à débusquer.
En faisant mon épicerie, il y a quelques jours, j’ai vu tout un comptoir de Hot Cross Buns. J’en ai pris une boîte. Ils ne sont plus comme avant, et parfois, j’ai l’impression que ces traditions sont perpétuées pour pouvoir dire que ça existe encore. Presque plus de fruits confits ni de raisins. Une croix blanche qui tombe quand on manipule ce petit pain sucré. La pâte elle-même paraît plus proche du pain que du gâteau… Les Hot Cross Buns sont devenus un simple signe, un petit coucou que l’on fait à la clientèle pour lui rappeler la fête à venir. L’augure d’une journée sainte qui flotte quelque part dans nos mémoires d'autrefois. Un marqueur social que plus personne ne célèbre, sinon comme prétexte à réunir les enfants. Maman n’aurait pas bien apprécié la déliquescence du Bot Hoss Duns.
Elle ne nous distribue plus de gâteaux ni de chocolats, maman. Elle ne va plus cacher sa boîte. Ses derniers buns, elle a dû les manger l’année juste avant, car en date d’aujourd’hui, il y a 17 ans, elle fermait les yeux.
Isabelle Larrivée



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