Papa et la perruche
- La noctambule

- 21 juin
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Dernière mise à jour : 22 juin

Quand j’étais enfant, j’aimais beaucoup les perruches. J’avais ramassé mon argent, dix sous par dix sous, pour pouvoir m’en offrir une. Papa, devant une telle détermination, avait accepté de m’accompagner au pet-shop de Greenfield Park pour que je puisse choisir mon animal chéri. Il avait pensé à acheter par la même occasion les accessoires comme le perchoir, une mangeoire, un abreuvoir. Puis, le commis avait placé la perruche encore sans nom dans une sorte de boite pliable, semblable à celles qui servaient à ramasser les sous de la vente de calendrier pour les jeannettes. Il l’avait refermée et me l’avait tendue. J’étais sortie du pet-shop comme investie d’une nouvelle mission.
En fait, parfois, je me demande si j’aimais les perruches ou si j’aimais les aimer pour exprimer une personnalité de préadolescente, me sentir exister à travers des goûts, des choix, des désirs. Quoi qu’il en soit, j’en prenais grand soin et la cage donnée un an plus tôt par matante Simone allait servir de toit à cette petite bête dont le rythme cardiaque s’élève à plus de 300 battements par minute et qui mérite tous les égards. Maman avait contribué à son installation en cousant une housse destinée à recouvrir la cage pendant la nuit. Je l’avais baptisée Cuicui et on l’avait installée dans un coin du salon, de manière à l’avoir dans notre champ de vision quand on écoutait la télé.
J’avais lu dans un livre illustré de ma classe qu’on pouvait apprendre à parler à une perruche. Il fallait couvrir sa cage, lui répéter trois fois le mot qu’on voulait lui faire dire et découvrir la cage. Après quelques répétitions de ce procédé, Cuicui aurait dû répéter le mot. Mais elle ne semblait pas avoir de dispositions pour ce jeu, et je me suis lassée.
Puis, à l’action, j’ai préféré la contemplation. Je mettais une chaise de cuisine à côté de la cage, je m’assoyais et regardais Cuicui étirer ses ailes, lisser ses plumes, s’ébouriffer et se remettre à jacasser. C’était beau, plein de mouvements colorés et de sons. J’adorais ces séances de toilettage et maman devait m’appeler trois fois quand il était temps d’aller souper.
Un jour où je rentrais de l’école en courant, le sac en bandoulière et les tresses au vent, j’ai trouvé la cage de Cuicui vide. Je regarde autour, par terre, dans les rideaux : pas de Cuicui. Papa l’aurait-il fait monter sur son doigt et amenée à la cuisine pour l’apprivoiser? J’interroge maman. Elle ne sait rien, mais elle appelle papa et ils se précipitent tous les deux près de la cage. Ils avaient l’air aussi stupéfaits que moi. "Mais maman, ce n’est pas possible!" "Papa, elle doit s’être échappée et se trouver quelque part dans la maison…". Il me dit qu’elle aurait peut-être profité d’une fenêtre ouverte pour s’enfuir. Nous étions tous tristes et perplexes. Papa et maman, au souper, parlaient de la disparition de Cuicui. Je pleurais dans mon assiette de pâté chinois.
Cette histoire de disparition est demeurée non résolue jusqu’à ce que trente ans plus tard, longtemps après la mort de papa, maman me raconte la vérité. Il avait trouvé la perruche au fond de la cage, les plumes gonflées, immobile, le visage tourné du côté de la fenêtre. Elle avait sans doute succombé à une crise cardiaque, comme cela se produit fréquemment chez les perruches. Ils avaient décidé d’un commun accord de ne pas m’annoncer sa mort, cela aurait été trop cruel, mais de laisser planer le doute sur une fuite et, qui sait, sur la possibilité d’un retour.
Elle m’a raconté comment papa l’avait emballée dans une vieille serviette, bien délicatement, et faute de savoir comment disposer de ce petit corps déserté par la vie, de quelle manière il l’avait déposée dans les poubelles.
Papa m’avait donc toujours menti sur cette histoire, maman préférant rester silencieuse. Il a entretenu, mais pas trop, l’espoir du retour de Cuicui. C’est lui qui ouvrait les rideaux de temps en temps, me proposant de scruter le ciel en sa compagnie, au cas où.
Et il a choisi, même après que je sois devenue une adulte, craignant que la douleur soit encore vive, d’emporter dans sa tombe ce mensonge sans malice.

Isabelle Larrivée



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